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Pour souligner La semaine d’action contre le racisme, qui a lieu du 20 au 31 mars, j’ai cru qu’il était pertinent de partager à mes collègues ce texte que j’ai rédigé quelques jours après la Journée internationale des droits des femmes. Je questionne le climat politique actuel et son repli identitaire.

La Cour suprême a donné raison le 6 mars aux demandeurs et demandeuses d’asile qui jugeaient discriminatoire la décision du Gouvernement du Québec de les exclure de l’accès aux services de Centres de la petite enfance. Le jugement est arrivé à point nommé, deux jours avant la Journée internationale des droits des femmes, comme pour nous rappeler que la misère du monde s’acharne sur plusieurs d’entre elles, que l’éducation des enfants leur incombe plus souvent qu’à leur tour et que la dignité demeure un principe non négociable.

Le jugement à peine rendu, le ministre de l’environnement Bernard Drainville, ex-ministre de l’éducation, s’est empressé de réagir sur les réseaux sociaux en dénonçant cette « gifle au visage des milliers de Québécois qui attendent une place en service de garde pour leur enfant. » Le rappel par la Cour suprême du principe d’égale considération des êtres humains, qui interdit toute forme de discrimination fondée notamment sur le genre, n’a pas permis de tempérer le monsieur. Pour mousser sa campagne comme candidat à la chefferie de la Coalition avenir Québec, il a plutôt brandi la clause dérogatoire, qu’il utiliserait, s’il était élu, pour donner la priorité aux « Québécois », sans le « e », car le masculin l’emporte sur le féminin.

Dans la même veine, le ministre n’a eu aucune empathie envers les femmes portant le foulard islamique qui ont été congédiées pour ne pas s’être conformées à la Loi sur le renforcement de la laïcité au Québec. Il a plutôt travesti les faits, sous couvert de vouloir « dire les vraie choses », en les rendant coupables de leur sort : « Elles n’ont pas été congédiées. Elles ont fait un choix personnel […] ». Les CPE et les écoles devront s’organiser autrement. Pourtant, le même homme, le 8 mars, exhortaient les jeunes femmes du Québec à ne jamais se faire dire quoi faire. Le premier et le dernier impératifs de son énumération valent le détour : « Ne vous faites jamais dire qu’un métier n’est pas pour vous » ; « Et ne laissez jamais personne décider à votre place de ce que vous pouvez faire, penser ou devenir. »  Ne voit-il pas qu’il nage en pleine contradiction? La lecture du petit brûlot de Rebecca Solnit, « Ces hommes qui m’expliquent la vie », l’amènerait à plus de circonspection.

Deux arguments

Je me suis permis de lire plusieurs commentaires sur les publications du ministre Drainville. J’ai aussi tendu l’oreille autour de moi. Deux filons sont exploités.

Le premier est issu de l’approche réaliste ou pragmatique. Puisque le Québec a un filet social coûteux payé par nos impôts, qui ne suffit déjà pas à la demande, on ne peut accueillir toute la misère du monde. Plus un système est enviable, plus d’autres cherchent à s’y établir, au risque de saper son fonctionnement. Cet argument est le même que celui de Garrett Hardin, qu’illustre sa métaphore du bateau de sauvetage aux capacités limitées risquant la catastrophe. Je me suis déjà expliqué ailleurs sur cette fausse analogie. En vérité, on cherche à défendre un mode de vie consumériste débridé et fabriqué pour nous, où d’autres sont exploité.e.s à notre profit ou exclus.e.s du cercle des États privilégiés du Nord global. Nous aimons la globalisation tant et aussi longtemps qu’elle permet d’embellir notre bateau. Et les personnes infortunées à la dérive sont un fardeau de trop qui nous ferait couler…

Le deuxième filon, qui se mêle souvent au premier, est la veine identitaire. C’est une question de « valeurs », dit-on. Du projet de la Chartes des valeurs québécoises jusqu’à la Loi sur le renforcement de la laïcité au Québec, celles-ci se déclinent en cinq éléments : la langue française, la démocratie, l’égalité homme-femme, les droits et responsabilités des citoyens et la laïcité. Mais ce qui soulève les passions me semble bien en-deçà de ces quelques couches de vernis. Pour le dire à la façon de Montaigne : « Chacun appelle barbare ce qui n’est pas de son usage. » Trop d’immigration est ressenti comme une forme d’aliénation ou de dénaturation. En l’occurrence, le foulard islamique ne passe pas puisqu’on l’associe à une religion extrémiste et parce qu’on le réduit à un symbole de soumission des femmes. Que le fait de le porter puisse être, en plus des motifs religieux, un choix intime quant à la manière de vivre sa pudeur n’entre pas dans l’équation. Que des femmes puissent revêtir l’hidjab sans volonté de prosélytisme paraît impossible. On ferme surtout les yeux sur la liberté de conscience, intimement liée à la liberté de s’exprimer et d’apparaître comme chacune le veut, dans le respect des convictions des autres.

Le déchaînement de la violence

Les États-Unis ont ceci de terrible qu’ils nous font souvent voir en gros ce qui se déploie tranquillement à plus petite échelle ici ou ailleurs. Donald Trump est puissant; il obtient ce qu’il veut, quand il le veut, par la contrainte s’il le faut. Il intimide et harcèle. Son masculinisme et sa misogynie sont notoires.

Appuyé par les États-Unis, Israël a pilonné la bande de Gaza pendant des mois et continue de coloniser la Palestine; la Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU sur le territoire palestinien a conclu au génocide.

Le régime autoritaire et théocratique iranien, quant à lui, est une calamité au regard des droits des femmes ; ses châtiments cruels abondent et sont intolérables aux yeux de la communauté internationale qui s’arrime à l’État de droit.

Mais comme pour donner l’impression de sauver l’humanité, Israël et les États-Unis ont bombardé l’Iran, puis le Liban. On montre ses muscles pour montrer de quel côté est la « liberté ».

Plusieurs prétendent savoir ce qui est le mieux pour les femmes, les musulmans et les personnes opprimées. Cependant, personne ne voudrait du cadeau de la « civilisation » attaché à des missiles. Il faut donc repenser notre manière d’accueillir la différence si nous voulons conserver ce qui nous reste d’humanité.

Carl Grimard
Professeur de philosophie – Cégep Garneau